Informer aujourd’hui : liberté ou libération ?


Dr Moncef Marzouki *

 Nous, les Arabes, nous nous plaignons continuellement de la façon dont les médias occidentaux  nous réduisent à des clichés dégradants : l’arabe est un dangereux terroriste, un riche dépravé ou un misérable travailleur. Ces mêmes médias font mine d’ignorer que ces différentes conditions humaines ne sont pas tant le produit de la société arabe opprimée, que le résultat du système politique arabe oppressif soutenu par les gouvernements occidentaux.

De même, nous n’éprouvons aucun scrupule à donner de l’Occident des images tout aussi négatives, consistant en une contre attaque raciste, axée sur son injustice, son matérialisme et son hypocrisie. Or, nous aussi nous faisons semblant d’oublier que l’Occident n’est pas un tout monolithique : il est important de distinguer les gouvernements qui veulent exercer une hégémonie, des sociétés occidentales qui sont nos alliées et dont les valeurs et les technologies devraient nous servir de modèle.

Tout se passe comme si on ignorait que l’information est partie intégrante -aujourd’hui plus que par le passé- de la guerre atroce qui ravage le monde et qui s’exprime sous de multiples facettes.

Ce n’est pas un hasard si l’on se réunit aujourd’hui en déplorant le sort de nos victimes réciproques. D’un côté Taysir Alony, journaliste arabe, puni d’emprisonnement pour avoir accompli son devoir en mettant à nu « l’Occident », et de l’autre Florence Aubenas, prise comme otage ou peut-être assassinée, Dieu l’en préserve, punie elle aussi pour être partie en Iraq à la recherche de la vérité.

A propos de Florence, rappelons-nous ce que disait Clemenceau : « la vérité est la première victime de la guerre ». Et afin de trouver cette vérité, ou tout du moins d’en suivre la trace, il faut se rendre à l’évidence : nous sommes en guerre, guerre déclarée et conceptualisée de façon explicite par Samuel Huntington, et que mènent aujourd’hui les faucons de la Maison Blanche. Cette guerre continue à faire des victimes, qui ne se réduisent pas seulement à l’image qu’on donne de tel ou tel peuple, mais ravage aussi leurs intérêts voire leurs destins.

Il ne s’agit pas d’un choc des civilisations, ni d’une guerre entre les arabes et l’occident ou entre la démocratie et l’extrémisme, c’est une guerre entre deux courants, le néolibéralisme avec la liberté comme étendard et la démocratie détentrice de la libération.

 

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Réclamer la liberté, et en particulier la liberté de la presse, ne permet pas de prendre en compte la façon qu’a chaque ensemble socioculturel d’appréhender et de mettre en pratique cette liberté. Il est donc de notre devoir de définir ce concept dominant et efficient, afin de mettre en évidence le rôle que nous tenons dans sa propagation, de souligner notre démarche complaisante à son égard. En d’autres termes, sommes-nous conscients de ce que l’on fait et par là même avons-nous choisi de le faire afin de profiter de l’ensemble des intérêts dissimulés sous la bannière de la liberté, ou bien  sommes-nous incrédules, notre naïveté est-elle si bien soutenue par les aristocraties obscurantistes ?

 

Il est évident que le concept de la liberté, qui constitue la principale revendication de la presse (son indépendance à l’égard de tout pouvoir politique), tel qu’il est véhiculé par les grands médias internationaux, a été défini depuis plus de deux siècles par la bourgeoisie occidentale montante. C’est ainsi que ce concept est devenu l’idéologie victorieuse du siècle : le libéralisme. 

 

Dans ce contexte, la liberté constitue le droit légitime d’entreprendre, avec un minimum d’intervention étatique et ce, grâce à la créativité de chacun, tout en garantissant la libre concurrence entre les individus, aboutissant à un progrès général, théoriquement bénéfique à tous.

 

Le problème que pose cette idéologie dominante, ne réside pas dans la dynamique réelle permettant d’accroître la fortune, mais plutôt dans le fait qu’elle bouleverse l’ordre des priorités naturelles. Dès lors, dans une société juste, les moyens de production - qu’il s’agisse des matières premières, de l’organisation générale ou de l’information - doivent se mettre au service des besoins du plus grand nombre. Par contre, le profit normal consiste en une promotion sociale gratifiant le individus créatifs et laborieux. Cependant, quand le profit devient un objectif en soi et quand la plus value du travail devient un moyen pour accroître la richesse et ce, quelles que soient les conséquences néfastes sur l’écologie, et sur les libertés et droits des individus et des peuples, nous entrons dans une logique aliénée, qui ne peut engendrer qu’une société, voire un monde aliéné.

 

Il ne faut pas oublier que le libéralisme s’est constitué à partir du darwinisme social qui a prédominé tout au long du XIXème siècle. Cette théorie considère la lutte pour la survie comme le but ultime de toute existence, dans l’ordre naturel et social. Progresser dans l’un comme dans l’autre dépend de la victoire du plus fort, et la disparition de celui qui n’est pas apte à survivre. Ainsi, il est toujours question d’invasion, d’expansion et de domination, en partant du principe que récompenser les victorieux et déconsidérer les perdants sont autant de principes moraux, que l’on ne peut enfreindre sans braver les lois naturelles. 

 

Le monde entier est aujourd’hui désigné comme un champ de bataille, ou plus exactement un espace assujetti à l’invasion du néolibéralisme par l’intermédiaire de la mondialisation de l’économie. La thèse de Clausewitz est bien connue : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », on peut la compléter en disant que l’information sert la guerre et la prolonge.

 

Pour briser le monopole idéologique des dictatures dogmatiques et religieuses, il est nécessaire de posséder l’information afin de pouvoir manipuler cerveaux et cœurs, où qu’ils soient, dans le but de s’emparer du pouvoir ou tout du moins de le faire fléchir ou de l’orienter. Il n’est pas surprenant de voir que les stratégies utilisées aujourd’hui visent à contenir et dominer les forteresses de l’information. Elles obéissent à une tactique guerrière classique où l’argent est l’arme absolue de la domination et de l’aliénation de l’autre.

 

Rappelons-nous que ces empires de l’audiovisuel ont vu le jour durant la deuxième moitié du XXème siècle, et que la plupart étaient indépendants des Etats. En France, pays où la liberté de la presse remonte à un lointain passé, le groupe Lagardère s’est emparé du journal Le Monde, Dassault du quotidien Le Figaro et Rotschild de Libération. Même Le Canard Enchaîné, l’hebdomadaire réputé humoristique et rebelle, est financé par des capitaux inconnus. 

 

Bien entendu, tous les groupes concernés jurent qu’ils n’interviennent pas dans la ligne rédactionnelle de ces grands journaux qui ont forgé l’opinion publique française, et dans une certaine mesure la politique de la France. Il faudrait être naïf pour y croire.

 

Le plus grand mensonge véhiculé par les politiques des divers gouvernements occidentaux, bras politiques du libéralisme, consiste à faire croire que le libéralisme lutte pour instaurer la démocratie et la liberté contre l’Axe du mal que représentent les mouvements terroristes. En fait, ces derniers sont soit des créatures du libéralisme, soit des groupes d’opposition inefficaces que le libéralisme utilise pour dominer davantage. Ces mouvements ne sont par conséquent que le produit de la liberté prônée par le système libéral.

 

Il est surprenant que les démocrates arabes perdent leur temps à se plaindre du soutien continu qu’apportent les gouvernements occidentaux aux dictatures arabes et surtout maghrébines. Il est tout aussi surprenant qu’ils cherchent à dénoncer l’hypocrisie de ces gouvernements comme lorsqu’ils demandent au régime saoudien ou égyptien de faire des réformes démocratiques, alors qu’ils accourent pour protéger la dictature libyenne, lui pardonnant l’oppression qu’elle continue à exercer sur son peuple, car finalement, le régime libyen garantit de mettre son pétrole, sa police et sa repentance au service du nouvel ordre mondial.

 

A ce propos, permettez-moi de rappeler que la chaîne El Zeitouna (Grande Bretagne), porte-parole de l’opposition tunisienne islamique, a disparu des ondes pour une raison inconnue, après trois ans d’émission. Aussi, la chaîne de l’opposition tunisienne laïque El Hiwar, a subi le même sort en 2004, à Paris, après un an d’existence, alors que El Mostaqella, chaîne établie à Londres, a renoncé à diffuser les nouvelles de l’opposition tunisienne.

 

La colère des démocrates arabes et leur déception à l’égard des gouvernements occidentaux qui parlent beaucoup et agissent peu, résulte de leur ignorance du fait que les gouvernements, grâce à leurs politiques, en particulier en terme d’information, utilisent tantôt la dictature et tantôt la démocratie dans un seul et unique but : diffuser leur idéologie libérale.

Nul doute que la réussite du processus de démocratisation dans le monde arabe soit liée essentiellement à la capacité de nos démocrates à intégrer dans les esprits et dans les cœurs de nos peuples la distinction entre démocratie et libéralisme, ainsi qu’entre les sociétés occidentales démocratiques – nos alliés naturels dans notre dur combat – et les régimes occidentaux libéraux - alliés aux dictatures.

 

L’hypocrisie du libéralisme réside dans le fait qu’il utilise l’aspiration des peuples à se libérer du despotisme exactement comme ce fut le cas quand le communisme utilisa à son profit le slogan de la justice sociale au siècle dernier. Il est naturel que les théoriciens libéraux diffusent cette idée étant donnée que la démocratie et le libéralisme sont jumeaux, tout autant que la dictature du prolétariat et le socialisme sont les deux faces d’une même  pièce.

Et il est tout à fait normal que le libéralisme se justifie, dans sa quête d’une couverture idéologique, par le libre échange, alors que la démocratie est l’expression ainsi que la mise en pratique de cette même valeur sur le plan politique. Qu’on se rappelle comment Fukuyama a expliqué, à travers la victoire de ces « jumeaux », la fin de l’Histoire,  en ignorant volontairement les différences qui existent entre un régime politique reposant en théorie sur la volonté d’une majorité et un système économique qui ne prend en compte que les intérêts d’une minorité.

 

Or, quand on parle de démocratie et de droits de l’homme on fait référence consciemment ou inconsciemment à la pensée libérale. Cependant, en se basant sur la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’unique référence qui devrait constituer notre cadre théorique et normatif,  on découvre que la partie politique est axée sur la démocratie : Art.18 (liberté de pensée, de conscience et de religion), Art.19 (liberté d’opinion et d’expression), Art.20 (liberté de réunion et d’association pacifiques), Art.21 (liberté de participation à la vie publique par le biais d’élections honnêtes et libres).

 

Dans le corpus de la pensée juridique, nous ne pouvons pas séparer les droits politiques du reste des droits puisqu’ils forment tous une entité indivisible. Il y a un lien inaltérable entre les droits politiques et les droits individuels d’un côté (le droit à la vie, à la dignité humaine, à la protection de l’intégrité physique etc.) et les droits socioéconomiques de l’autre (droit au travail, à la santé, à l’éducation, au repos et aux loisirs et à un niveau de vie décent).

 

Une règle de base se détache clairement de la pensée et de l’esprit du législateur au niveau international : il n’y a pas de supériorité, ni de primauté, ni de hiérarchie entre les différents droits de l’Homme. Ainsi, il n’y a pas de liberté et de dignité sans un droit à la santé, à l’éducation, et au travail ; de même qu’il n’y a pas de droit à la santé, à l’éducation et au travail sans liberté et sans dignité.  Le critère adopté par l’ONU à propos du développement durable repose sur une idée fondamentale selon laquelle la démocratie n’est pas une partie du développement, mais le développement lui-même. Le fait que le totalitarisme justifie la confiscation des droits politiques sous prétexte de « ne pas entraver le processus du progrès économique » n’est que balivernes, similaires à celles avancées par la pensée libérale pour justifier la confiscation des droits socio-économiques de la majorité opprimée. Le libéralisme distrait les pauvres avec une liturgie qui n’intéresse que ceux qui possèdent les conditions matérielles leur garantissant de vivre décemment. 

 

Soulignons que l’expansion du libéralisme, ennemi féroce des droits économiques et sociaux, ne peut se faire sans la confiscation de ces droits. Soulignons aussi que les élections libres et honnêtes, ne peuvent conduire, dans chaque pays du monde arabe, qu’à une majorité soucieuse de défendre l’identité arabo-islamique, l’indépendance nationale et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. A partir de là, on peut comprendre pourquoi le libéralisme oppose son veto à une vraie démocratie dans le monde arabe. Il préfère dominer par des réformes superficielles qui ne garantissent pas la souveraineté du peuple, protégeant par là même les rapports d’hégémonie et de subordination dans notre région.

A la lumière de cette constatation, nous pouvons dire que le combat pour la domination des esprits et des cœurs par le biais des médias, qui font partie intégrante de ce combat, témoigne d’une interaction complexe entre quatre forces principales :

 

1)      les décideurs et surtout ceux qui détiennent ou possèdent l’audiovisuel. Ce sont, à l’origine, des grands entrepreneurs, des multinationales, des gouvernements occidentaux, et des gouvernements arabes possédant des ressources pétrolières. Leur seul souci est d’ouvrir tous les « marchés » possibles et imaginables aux  marchandises du libéralisme, utilisant pour cela tous les moyens qui ont fait leurs preuves dans la conquête des marchés économiques.

2)      Les hommes politiques. Ils essayent de profiter des moyens existant pour s’introduire dans un domaine dont ils ne sont pas propriétaires, afin de satisfaire leurs propres intérêts, qui sont parfois en accord avec les intérêts de ceux qui détiennent les médias, mais qui peuvent dans d’autres cas leur nuire. Parmi ces acteurs politiques, on ne distingue plus aujourd’hui que deux principaux courants (après la disparition du service public). Le premier défend un projet d’avenir totalitaire de nature religieuse. Il se sert avec brio des techniques modernes de l’information pour redorer le blason de son discours politique traditionnel. Ces manœuvres entraînent la Ouma dans une nouvelle expérience stérile, et par conséquent aboutissent à une catastrophe supplémentaire. Autrement dit, notre sous développement ne résulte pas de projets théoriques, mais du despotisme, quelque soit la couleur de sa couverture idéologique (nationaliste, socialiste, ou islamiste).  Le second courant défend un projet démocratique. Son discours est brouillé par la politique des gouvernements occidentaux et rejeté par la vague islamique. Il est pris en tenaille entre la connivence des intérêts du terrorisme et du libéralisme d’un côté, et ceux du libéralisme et du despotisme de l’autre, et c’est ce qui fait de lui le courant le plus faible des deux.

     

Cependant, tout courant politique, quelque soit son projet, se trouvera confronté à des   défis colossaux .Les plus dangereux n’étant pas les bêtes noires de l’information qu’il essaye de manipuler, mais plutôt, le risque que ce courant politique tombe sous le joug du pouvoir de l’information, laquelle est dominée par le pouvoir de l’argent. Dans ce cas là, toutes les équations et tous les calculs s’entremêlent et la politique devient un art parmi les arts de l’information à l’intérieur d’un ensemble déséquilibré dans lequel l’information est un art parmi les arts du commerce.

 

Ainsi, nous assistons à un dangereux retournement de la scène médiatique en un théâtre où de plus en plus d’hommes politiques s’exhibent, oubliant le plus important c’est-à-dire leur travail sur le terrain.

3)      Les professionnels. Ils sont obligatoirement au service des uns ou des autres, certains sont partagés entre leurs propres intérêts et leur conscience professionnelle.  Il se peut que les journalistes ici présents n’aiment pas qu’on leur rappelle que l’indépendance vis-à-vis de tout pouvoir et le grand professionnalisme de certains hommes et femmes de la profession, ressemblent au courage et au sacrifice des soldats et officiers se battant honorablement sur un champ de bataille. Car, tout comme la bravoure d’un seul soldat ne change rien au destin d’une division d’infanterie, le courage et l’honnêteté intellectuelle d’un ou d’une journaliste ne change rien à la ligne rédactionnelle d’un journal ou d’une radio : dans les deux cas ce sont les dirigeants qui déterminent les grandes lignes stratégiques dictées par leurs intérêts suspects.

4)      Ceux qui ont le dernier mot. Ce sont les peuples convoités par les puissants afin de briser un pouvoir, de le préserver ou de l’étendre. Fort heureusement, ces peuples ne sont pas dupes, comme l’imaginent ceux qui rêvent de les dominer par la télévision. De plus, les effets de cette manipulation médiatique dirigée par des aristocraties obscurantistes, s’avèrent, à trop forte dose, contre-productifs, exactement comme cela se passe avec la pub. Ceux qui pensent que cette façon d’informer sert à quelque chose  n’ont qu’à constater l’état désastreux dans lequel se trouve le service audiovisuel public dans le monde arabe. Nous avons tous assisté à ses échecs et à ses déboires 

Toutefois, il est primordial de se rappeler que la libération de l’information fait partie du mouvement de libération dans son intégralité. Cette libération passe par un travail assidu, à travers les chaînes indépendantes – qui ont nécessairement des moyens réduits – pour dénoncer le fourvoiement et le divertissement, afin de protéger les générations futures, en les sensibilisant aux techniques de propagandes, en leur désignant les sources de financement cachées ainsi que le pacte entre argent, politique et information. Nul doute que des organisations à échelle mondiale et locale émergeront au sein de nos sociétés : elles veilleront sur la conduite nécessaire à adopter pour une meilleure information et surtout sa conformité à une éthique de l’information, exactement comme le font les diverses organisations qui surveillent la qualité des aliments que nous mangeons ou de l’air que l’on respire.

D’ici-là, nous ne nous faisons aucune illusion sur la guerre de l’information que mène le pacte de l’hégémonie et du despotisme contre le mouvement de libération. Cette guerre va se poursuivre d’une façon ou d’une autre causant d’avantage de victimes parmi les journalistes, alimentant par là même la haine entre les peuples.

Il est de notre responsabilité à tous, chacun de par sa profession et sa sensibilité politique, de faire partie du mouvement de libération et non pas de celui de la liberté ou du despotisme paternaliste et soi-disant généreux.

* Ecrivain tunisien, premier président du Commission arabe des droits humains. Il a signé prés de trente livres, le dernier étant De quelle démocratie parle-t-on ? Editions ACHR.

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