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Communication interculturelle et droits de l’Homme |
Martin Megevand
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Je suis reconnaissant à Haytham Manna de m’avoir proposé d’évoquer quelques aspects de la question de la communication interculturelle entre les rives de la Méditerranée sous la forme du témoignage. J’orienterai d’abord ma présentation sur le lien entre communication et Droits de l’Homme, puisque c’est ce qui nous rassemble aujourd’hui, pour ensuite me focaliser sur la question de la communication interculturelle. J’interviens ici à un double titre : engagé depuis dix ans dans l’action humanitaire, d’abord au Comité International de la Croix-Rouge et aujourd’hui comme membre de l’association Avre, je suis par ailleurs chargé de mission par l’université Paris 8 pour la coopération universitaire avec le Maghreb et le Moyen Orient. Première remarque pour mettre en lien Droits de l’Homme et stratégies de communication : il en est bien trop souvent des Droits de l’Homme comme de la vérité selon Pascal, il semble qu’ils varient considérablement dès qu’on franchit une frontière. Ils peuvent parfois se réduire à devenir un enjeu de discours électoral, l’argument irrésistible d’une harangue politique, bref on est en droit de se demander si les Droits de l’Homme sont toujours la boussole qui nous permet de nous orienter dans notre combat contre les violences politiques et les traitements inhumains et dégradants. Un exemple à l’appui de cette affirmation. L’Irak sous la dictature de Saddam Hussein n’était pas le lieu le plus libre et démocratique du monde : disparitions, tortures et dénonciations arbitraires y étaient monnaie courante : en un an et demi que j’ai passés là-bas, jamais je n’ai autant lu et entendu invoquer les Droits de l’Homme, dans le cadre de la propagande intérieure du régime, pour vilipender la première guerre du Golfe ou dénoncer l’embargo injuste décrété par les Nations Unies. Je ne veux pas dire que cette dénonciation fût en soi injustifiable. Seulement, à l’évidence, le discours irakien des Droits de l’Homme servait un objectif stratégique majeur, qui consistait à mobiliser l’opinion publique irakienne contre l’ennemi extérieur, à souder fallacieusement une communauté muselée par un pouvoir dictatorial. C’est une évidence peut-être, mais il convient de la rappeler : les Droits de l’Homme sont un outil manipulable et qu’il est possible de placer au service des causes politiques les plus contestables. Cela est d’autant plus frappant aujourd’hui que les Droits de l’Homme sont régulièrement invoqués pour légitimer les actions militaires les plus violentes et justifier toutes les ingérences et les désordres du monde. De ce fait, militer de façon juste et efficace pour les Droits de l’Homme, c’est d’abord à mon sens se défier de toute instrumentalisation. Cela impose d’être dans une disposition éthique très stricte, et de mesurer prudemment les conséquences de actes que l’on pose. J’aimerais donner un exemple d’action conduite dans mon université, qui touche cette question des Droits de l’Homme : une cause qui, mal défendue, peut avoir de effets sociaux extrêmement fâcheux, pour dire le moins. Il s’agit du problème des sans papiers. Le précédent président de l’université Paris 8 a dû faire face à une crise sans précédent : des centaines de sans papiers demandaient à s’inscrire à l’université, il y a quatre ans. Cédant à diverses pressions, il a choisi d’accueillir sans discrimination tous les candidats à l’inscription. Ce geste généreux a été catastrophique pour l’image et le fonctionnement éducatif de notre université qui a ainsi favorisé l’inscription de toutes sortes de « faux étudiants » en quête de régularisation et sans aucun projet pédagogique. De plus, notre établissement a couru inutilement le risque de se voir discrédité aux yeux de la communauté scientifique. La réaction à cette situation peut être qualifiée de positive : une commission a été créée dont je fais partie, qui gère les demandes d’étudiants en situation irrégulière au cas par cas, selon des critères exclusivement pédagogiques. Tous les cas sont étudiés, tous ne sont pas acceptés, mais ce système a donné une chance réelle à de nombreux étudiants, notamment des requérants d’asile non statutaires, de s’inscrire chez nous. Petite leçon de cette action : défendre une cause ne peut jamais se faire efficacement dans l’abstraction ou la loi générale. S’imposer d’examiner chaque demande individuelle, c’est redonner à chaque personne spoliée dans ses droits la chance ou la possibilité d’être entendue non pas comme symbole mais comme personne à part entière. Pour faire court, militer ainsi, c’est restituer à l’autre un espace où il puisse faire valoir ses droits. Cette commission est un vrai lieu de communication interculturelle dans la mesure exacte où c’est chaque cas, pris individuellement, qui est examiné. Dans un contexte de coopération universitaire, si la question des Droits de l’Homme se pose c’est moins dans les thèmes de coopération choisis que dans les choix de coopération que nous faisons. Nous sommes quelques-uns à penser que le lien entre la parole académique et les DH est comme conaturel : l’espace de la recherche universitaire est, ou devrait être, celui de la liberté de parole et de l’encouragement à la liberté d’expression, et celui de la lutte contre toutes sortes d’interdits y compris ceux que l’on se crée soi-même. Ceci gouverne, en un sens, nos actions de coopération ; c’est en tout cas la raison pour laquelle nous nous refusons à engager des conventions de coopération avec des établissements universitaires dont les modalités d’exercice ne nous paraissent pas satisfaire aux exigences de base de la liberté d’expression. Relativement à la communication interculturelle, j’ai deux points rapides à faire valoir. Le premier concerne le rapport à l’Histoire. Je travaille régulièrement en Algérie. Un malentendu ayant quelque peu refroidi nos relations avec l’université d’Alger, je profitais d’un séjour là-bas en juin dernier pour présenter des excuses aux personnes concernées : l’une d’entre elles, un enseignant de psychologie algérien (vous apprécierez l’ironie), me répond, chaleureusement et dans un esprit de réconciliation : « ne vous inquiétez pas, on n’en parle plus, c’est de l’histoire ancienne, c’est du passé, c’est comme la guerre d’Algérie »… la comparaison s’était présentée spontanément à sa conscience. Un passé qui ne passe pas, donc, comme on dit très justement. Il va sans dire qu’on ne peut conduire de coopération culturelle sans prendre en compte les blessures de l’Histoire qui demeurent ainsi présentes dans les consciences et sont, plus profondément encore, inscrites dans les inconscients de tous. Cette anecdote me conduit naturellement à conclure sur l’importance d’une coopération associative, ou pourquoi pas académique, dans un domaine qu’on peut trouver riche et important, qui est celui du traumatisme. L’Avre est un centre de soins qui s’occupe de victimes de répression politique requérantes d’asile en France. Mais cette association a également de nombreux contacts associatifs à l’étranger : au Tchad, en Algérie, au Sénégal, à Bahrein. L’importance d’une telle activité de soin thérapeutique aux victimes de torture ou de violences politiques ne se limite pas à son incontestable utilité pratique et à la justesse de son combat. L’espace du trauma est un lieu par excellence de communication interculturelle, et des plus profonds qui soient, pour autant que nous Français, acceptions de reconnaître aussi et d’identifier les traumatismes de notre propre histoire, les traces laissées par les guerres qui n’ont pas cessé, de 1939 à 1962, de mobiliser les corps et les esprits. Il s’agit de rappeler cela, ici à titre non d’hypothèse, mais d’évidence : le guerres récentes qu’a traversé mon pays ont laissé de traces durables dans les consciences, y compris dans celles de personnes dont je suis, qui sont nées après ces événements. Cela ne fait pas de moi une personne torturée, ni traumatisée, mais une personne héritière des traumatismes historiques vécus par mes ancêtres, et de ce fait, sans doute mieux apte à partir de cela, à partir de l'histoire de mon propre pays, à comprendre l'autre, et par retour à mieux savoir où je suis, et peut-être un peu qui je suis. C’est peut-être de là qu’il convient de partir, pour approcher le traumatisme de l’autre. Une action conduite dans ce domaine permet d’établir les conditions dans lesquelles « le trauma puisse parler au trauma » (1) ; de cette façon, un échange véritable peut s’instaurer sur le territoire commun du traumatisme consécutif d’une violence infligée volontairement par des hommes, et qui est hélas une expérience universelle. Il y a dans le traumatisme la possibilité d’un partage et d’une comparution de subjectivités qui, d’où qu’elles viennent, parce qu’elles ont été blessées par la folie des hommes et les catastrophes de l’Histoire, ont le droit d’être entendues. (1) : J’emprunte l’idée de partage du trauma à Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillhère dont les recherches, à l’EHESS, portent depuis des années sur ce terrain là. |