LE MONDE |
15.03.06 | 13h52 • Mis à jour le 15.03.06 | 13h52
Le cercueil
ou l'exil. Telle semble être l'alternative qui échoit désormais aux
universitaires irakiens. Naguère forcés de prendre la carte du Baas
et muselés par le régime de Saddam Hussein, ils ont aujourd'hui
besoin de la protection de ce qui reste du pouvoir national. Depuis
l'occupation de l'Irak et le démembrement de l'Etat, les universités
irakiennes ont subi, à l'instar de tout le pays, un pillage sans
précédent : ordinateurs dérobés, fonds de bibliothèques
universitaires et municipales, constitués depuis des décennies,
volés et détruits, laboratoires vidés de leurs équipements et vendus
au marché aux puces dans les faubourgs de Bagdad.
Lors de mes dernières visites à l'université de Bagdad et à
l'université Al-Mustansiriya, mes amis professeurs ou enseignants au
département de relations internationales et de sociologie se
relayaient sur l'unique ordinateur disponible pour pouvoir consulter
leurs courriels et procéder à des recherches sur la Toile. Les
étudiants m'ont fait part de leur désarroi, de leur difficulté à
rédiger leurs mémoires à cause du manque d'accès aux références
bibliographiques. Ainsi cette étudiante parlant français, qui me
demandait de la renseigner sur les derniers ouvrages de Bertrand
Badie, car sa bibliothèque n'a plus acquis aucun ouvrage de cet
auteur depuis L'Etat importé (Fayard, 1992). Un enseignant de
sciences politiques m'a demandé des nouvelles de Claude Julien
(décédé le 6 mai 2005), qui a signé l'éditorial du dernier
exemplaire du Monde diplomatique dont il disposait.
En outre, ce ne sont pas seulement les bibliothèques qui sont
détruites. Ce sont des milliers d'universitaires et chercheurs
irakiens que l'on tue à petit feu. Nombreux sont ceux qui ont vendu
leur maison pour habiter des logements plus modestes, ou qui se sont
séparés de ce qu'ils avaient de plus cher, leurs livres, pour
subvenir à leurs besoins alimentaires.
Depuis 2003, l'Irak ne cesse de compter ses morts. Selon le
professeur Issam Al-Rawi, président de la Ligue des enseignants
irakiens, 110 universitaires avaient été assassinés au 25 juin 2005,
dont 12 par les forces américaines, dans des circonstances troubles.
Pour 98 autres, des plaintes contre X... sommeillent dans les
tiroirs du ministère public. Des scientifiques et universitaires
irakiens ont payé de leur vie leur engagement en faveur du savoir et
de la culture. Ironie de l'histoire, le gouvernement irakien se
vante d'avoir donné des armes aux professeurs pour qu'ils puissent
se défendre. Ainsi les cours de tir deviennent obligatoires pour
pouvoir enseigner devant un auditoire !
La reconstruction de l'Irak, pour laquelle la communauté
internationale a consenti à débourser des sommes colossales, se fait
toujours attendre, parce que l'on fait l'impasse sur la question
essentielle, celle du capital humain, marginalisé par Saddam Hussein
et ignoré par ses successeurs. Il est temps que les organisations
internationales proposent des solutions concrètes pour venir en aide
à une vocation en péril. Ne serait-ce pas là pour l'Unesco une
occasion de réaffirmer la dimension humaine, universelle et
militante de sa mission ?
C'est pourquoi nous demandons que chaque université ou centre de
recherche dans le monde fasse un geste : parrainer un/une
universitaire d'Irak et l'accueillir, pour un, deux ou trois mois
par exemple, le temps de lui accorder un répit dans ce contexte de
folie meurtrière.
Devant l'assassinat de l'élite irakienne, assassinat qui prive le
pays de sa principale richesse, nous lançons simultanément
aujourd'hui, à Genève, carrefour humanitaire et scientifique, et à
Paris, ville du savoir et des Lumières, un appel international pour
la défense et la protection des universitaires et des scientifiques
irakiens, et nous demandons aux autorités irakiennes, aux forces
multinationales et à tous les acteurs en présence de prendre toutes
mesures en leur pouvoir pour garantir les conditions de sécurité et
les conditions matérielles permettant aux étudiants irakiens de
bénéficier d'un accès au savoir libre et indépendant.
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Hasni Abidi est directeur du Centre d'études et de recherches sur le
monde arabe et méditerranéen de Genève.