|
Libération : samedi 14 juillet 2007
Des militaires revenus d’Irak
témoignent dans la presse américaine.
Le démon
est dans le détail, surtout quand il s’agit de
la guerre et de ses brutalités. Ce précepte
journalistique a été appliqué par le magazine
new-yorkais The Nation, qui publie
cette semaine les témoignages impitoyables de 50
soldats américains postés en Irak entre 2003
et 2005.
Le
magazine fait état de «modes de comportement
troublants» chez les GI. «Des douzaines
de soldats interrogés ont vu de leurs propres
yeux des civils irakiens, y compris des enfants,
se faire tuer par les forces américaines.»
Nombre de ces vétérans, écrit The Nation,
«racontent que dès qu’ils sortent de leur base,
ils tirent à volonté. Certains ouvrent le feu
sur les bidons d’essence que les marchands
vendent le long de la route, et jettent des
grenades pour les enflammer. D’autres tirent sur
des enfants.» Beaucoup de ces soldats
soutiennent que ces meurtres indiscriminés ont
été perpétrés par une minorité d’entre eux, mais
reconnaissent qu’ils sont «courants».
Souvent aucun rapport à la hiérarchie n’est
effectué, et ces actes demeurent presque
toujours impunis. «Quand j’étais là-bas,
raconte le soldat Jeff Englehart,
l’attitude générale était qu’un Irakien tué
était juste un autre Irakien tué. Vous savez, on
se disait Et alors? Les soldats pensaient
vraiment qu’ils avaient été envoyés pour aider
la population et ils se sont sentis presque
trahis. Vous voyez, on est là pour vous aider,
on vient de très loin, on a quitté notre famille
et notre maison [.] et vous essayez de nous
descendre !»
Ecœurés.
Nombre des témoins cités par le magazine sont
revenus écœurés de leur mission. «Je me souviens
que dans mes réflexions, je me disais qu’on
inflige la terreur à cette population sous
couvert du drapeau américain, et que c’est
vraiment pas pour ça que je me suis engagé dans
l’armée», dit le sergent Timothy Westphal en
décrivant l’effroi que la troupe américaine
suscite chez les civils lors de ses raids
nocturnes dans les maisons. La plupart de ces
raids sont d’ailleurs inutiles, reconnaissent
les GI, car ils agissent le plus souvent sur de
fausses informations. «On a jamais trouvé de
vraies bombes dans les maisons», dit un autre
sergent. Sur l’une des photos prise par un GI,
rapporte The Nation, un soldat fait mine de
manger, à l’aide d’une petite cuillère, la
cervelle répandue d’un Irakien mort. «Beaucoup
de soldats avaient intégré l’idée que si ces
types ne parlaient pas anglais et s’ils avaient
la peau sombre, ils ne sont pas humains comme
nous, et on peut faire ce qu’on veut d’eux.»
La
troupe américaine a étendu considérablement son
vocabulaire raciste pour désigner les Irakiens,
de «haji» en passant par «sand nigger» (nègre
des sables). La moitié des soldats interrogés a
vu ou entendu parler de civils désarmés tués par
balles ou écrasés lors du passage des convois
militaires. «Une voiture s’est approchée trop
près d’un convoi. Ils ont tiré sur la voiture.
Tirs d’avertissement ou non, le résultat est
qu’ils ont tiré sur la voiture. L’une des balles
a traversé le pare-brise et s’est logé en pleine
tête d’une femme [.] son fils conduisait et elle
avait trois petites filles à l’arrière.» Un
autre engagé se souvient d’un supérieur le
mettant en garde contre l’utilisation de tirs
d’avertissements - pourtant obligatoires selon
le code militaire. «On m’a même dit, je m’en
souviens, qu’il valait mieux quelqu’un de mort
qu’un blessé.» «Un jour, un enfant de 14 ans se
met à tirer sur notre convoi avec un AK 47, se
souvient le sergent Campbell. C’était obscène.
Tout le monde s’est mis à lui tirer dessus en
utilisant les plus gros calibres à portée. Il a
été réduit en miettes. Tout le monde était si
heureux d’avoir enfin pu tuer un insurgé. Quand
ils ont vu que ce n’était qu’un gosse, ça en a
dérangé certains. Mais d’autres ont montré les
photos à tout le monde et certains étaient
vraiment heureux. Eh regardez ce qu’on a fait .
D’autres se sont dit qu’ils ne voudraient plus
voir ce genre de truc.»
Faire croire. Plusieurs
GI rapportent qu’il est courant de placer des
armes ou des explosifs à proximité de civils
tués par l’armée américaine afin de faire croire
qu’il s’agit d’assaillants, et ainsi éviter une
enquête interne. La peur du soldat américain,
c’est les bombes télécommandées, responsables
d’environ 40% des pertes dans leurs rangs, et
les voitures suicide. Les GI chargés de garder
des check points ne se gênent pas pour ouvrir le
feu sur la moindre voiture suspecte. Neuf des
cinquante soldats interrogés par The Nation ont
vu des civils tués dans de telles circonstances.
«La plupart du temps, c’est une famille [.] et
de temps en temps c’est une vraie bombe, c’est
ça qui est effrayant», raconte un sergent.
|